Au cœur de la 7e commission délibérative bruxelloise : les deux dernières séances
- Maéva Lafleur

- 12 juin
- 6 min de lecture
Innovation démocratique
Six séances. C'est ce qu'il aura fallu pour mener à bien la 7ème commission délibérative de Bruxelles, consacrée à la propreté et à la gestion des déchets dans la capitale. Après les séances d'information et de délibération couvertes dans notre précédent article, voici le récit des deux dernières étapes : la mise au vote des recommandations, puis leur dépôt officiel. Le moment où le travail collectif rencontre la réalité institutionnelle.
Séance 5 : quand le texte prend forme
La cinquième séance, celle du 30 mai, avait une saveur différente des précédentes. Il ne s'agissait plus de générer des idées ou de les affiner en petits groupes, mais de voter sur des textes. Des recommandations rédigées, structurées en cinq thématiques : gouvernance, sensibilisation & prévention, contrôle & sanction, aménagement & infrastructures, organisation des collectes & métiers de la propreté.
Relire ensemble, améliorer sans dénaturer
Avant d'en arriver au vote, les participants ont parcouru les recommandations par rotation de salles, munis de post-its pour suggérer des clarifications ou des ajustements de formulation. La règle était claire : améliorer sans changer le sens. Des discussions se sont engagées : sur la signalétique des corbeilles publiques (le QR code jugé peu inclusif, finalement retiré au profit de pictogrammes), sur la formulation des locaux de stockage des déchets (compris à tort comme « à la place de » des locaux vélos, alors que l'intention était « sur le modèle de »), sur la gratuité des toilettes publiques...
Ce travail collectif de relecture a produit des textes plus précis, mieux partagés, et portés par ceux qui allaient les voter.
Le vote : une large adhésion, quelques frictions
Le dispositif de vote est consubstantiel à l’architecture délibérative. Les citoyens votent en premier : un choix délibéré, qui n’est pas anodin. La Constitution belge n’autorisant pas la co-décision citoyenne, le vote citoyen n’a qu’une valeur consultative. Toutefois, il crée une pression politique réelle sur les parlementaires, qui votent ensuite publiquement et de façon décisionnelle. Ce séquençage n’est pas une formalité : il matérialise la tension productive entre l’aspiration citoyenne et la responsabilité représentative.
La plénière de vote a été, à bien des égards, le moment le plus chargé émotionnellement de tout le processus. La grande majorité des recommandations a été approuvée avec de larges majorités, parfois à l'unanimité des parlementaires, avec très peu de voix contre du côté citoyen. Le travail collectif des séances précédentes se lisait clairement dans ces résultats.
Mais la séance n'a pas été sans tension. Sur certaines recommandations, des amendements présentés en séance ont suscité un malaise. Un dangereux retour en arrière alors que la législature précédente avait trouvé une parade pour limiter ce droit parlementaire en ajoutant une session supplémentaire pour que les amendements deviennent des observations délibérées collectivement. Un participant a fait remarquer qu'un mot changé dix minutes avant le vote peut changer tout le sens d'un texte. Une autre, venue « avec toute la joie possible », s'est dite très déçue de l'impression de ne pas être vraiment prise en considération. Plusieurs personnes ont applaudi. Ces moments d'inconfort sont, à leur manière, précieux : ils disent quelque chose d'important sur les attentes que le processus a créées, et sur la responsabilité que cela génère du côté des parlementaires.
Séance 6 : déposer, clôturer, et se dire au revoir
La dernière séance, le 6 juin, était celle du dépôt officiel du rapport. Un vote final, (consultatif et secret pour les citoyens, décisionnel et public pour les parlementaires) a officiellement acté les recommandations. Le résultat a été largement positif des deux côtés.
Rendre compte de ce qui a été fait
La séance a commencé par une restitution du processus dans son ensemble, présentée successivement par des citoyens et des parlementaires. Un citoyen a résumé l'expérience à sa façon : « je devais courir pour aller dans les autres salles, » une façon de dire, avec humour, que le rythme avait parfois été soutenu. Une autre participante a adopté une approche plus scolaire, listant les étapes, les groupes, les débats, et soulignant que tout cela avait permis « d'aller au mieux là où on voulait aller ».
Du côté parlementaire, l'un d'eux a reconnu directement la frustration exprimée lors du vote de la séance précédente, une manière d'entendre sans nécessairement désavouer. Un autre a concentré son intervention sur les chiffres et les recommandations elles-mêmes, rappelant que l'écoute avait bien eu lieu, même si elle n'avait pas toujours été perceptible.
Les voix qui restent
Les retours d'expérience finaux ont été le moment le plus humain de la journée. Les participants se sont succédé pour dire, chacun à leur façon, ce qu'ils emportaient avec eux.
Une jeune participante s'est dite reconnaissante d'avoir pu s'exprimer et d'avoir été entendue par les « adultes ». Une autre a exprimé ce que beaucoup ressentaient : « Dans la théorie j'ai été utile, mais est-ce que dans la pratique ça va servir à quelque chose ? » Un participant s'est dit fier et enthousiaste d'avoir participé à un processus enrichissant, mais déçu du « théâtre politique » auquel il avait assisté par moments. D'autres ont simplement remercié, exprimé de la fierté, ou dit qu'ils n'avaient pas compris au départ ce à quoi ils participaient, et que c'était finalement une belle surprise.
Les parlementaires, eux, ont rendu hommage à l'engagement des citoyens. Angelina Chan a parlé d'un « mini-Bruxelles » vécu de l'intérieur : FR et NL, hommes et femmes, parcours différents, opinions différentes. “Vous avez apporté l'aspiration, à nous de la réaliser et notre rôle est aussi d’encadrer avec cette vigilance budgétaire.” Pour Céline Vainsel, il faut maintenant « radicaliser le modèle démocratique, » consolider ce type d'exercice, revoir certaines règles de fonctionnement, donner plus de poids aux voix citoyennes. La Secrétaire d'État présente, Audrey Henry, a pris la parole pour saluer l'engagement des participants.
Ce qu'on retient
Un processus tenu jusqu'au bout. Six séances, une présence continue des participants, des textes produits collectivement et votés. Ce n'est pas rien.
Le moment du vote est une étape à part entière. C'est là que la production citoyenne entre en contact avec la réalité institutionnelle, avec ses logiques propres. Bien accompagner ce passage (respecter les règles, préserver la lisibilité des décisions, gérer les désaccords avec soin) est déterminant pour que l'expérience reste légitime aux yeux de ceux qui y ont participé. Plus encore, ce moment charnière invite à engager une réflexion de fond sur la possibilité d'ouvrir réellement la voie à la co-décision, en acceptant de dépasser une lecture conservatrice de la Constitution pour donner un véritable second souffle à nos institutions.
La question du suivi est posée. Elle l'a été par plusieurs citoyens, et elle mérite une réponse sérieuse. Un processus délibératif ne se termine pas avec le dépôt du rapport ; le suivi des recommandations en est la suite logique. Pour garantir la crédibilité de cette démarche, il est indispensable de respecter scrupuleusement le vade-mecum des commissions délibératives, évitant ainsi de sacrifier le sérieux de cette initiative de la précédente majorité sur l'autel d'une politisation néfaste.
Le lien citoyens-parlementaires se construit dans l’épreuve. Ce qui s’est joué dans cette commission, c’est aussi une relation. Pas seulement un processus. Les parlementaires n’étaient pas des observateurs : ils étaient des participants à part entière, exposés aux mêmes textes, aux mêmes débats, aux mêmes exigences de justification. Quand la frustration a éclaté lors du vote, c’est parce que cette relation avait créé des attentes réciproques. C’est une tension féconde, à condition de la reconnaître comme telle, plutôt que de la minimiser.
Une nouvelle génération de députés à former à la méthode. Le renouvellement du parlement après les élections de 2024 a amené des parlementaires qui découvraient, pour certains, le fonctionnement des commissions délibératives en le vivant. C’est précisément là que réside la plus-value de l’approche hybride : en mêlant citoyens tirés au sort et représentants élus dans un même dispositif, elle oblige à expliciter les règles, à justifier les choix de procédure, à rendre visible ce qui reste souvent implicite dans le travail parlementaire ordinaire. Pour les élus comme pour les citoyens, c’est un apprentissage. Encore faut-il en créer les conditions.
La présidence de commission doit incarner la méthode. Ce n’est pas un détail de protocole. Dans une commission délibérative, la présidence a un rôle pédagogique autant qu’un rôle de conduite des débats : expliquer les étapes, rappeler la logique du processus, créer les conditions d’une compréhension partagée. Quand ces étapes ne sont pas clarifiées, c’est l’ensemble des participants qui est pénalisé, citoyens comme parlementaires. La qualité de l’animation n’est pas un supplément d’âme : c’est une condition de la légitimité du processus.
What about Dem a couvert la 7ème commission délibérative de Bruxelles de bout en bout. Retrouvez tous nos articles dans la section Commissions délibératives de notre site.








